« La vieillesse »

Noël était passé depuis deux mois et demi et depuis deux mois et demi elle ne l’avait pas revue, elles ne s’étaient pas revues.

Elle l’appelait régulièrement, elles échangeaient mais au fur et à mesure des jours qui passaient, au fur et à mesure des conversations téléphoniques, elle se rendait compte que quelque chose changeait chez cette dame d’un certain âge, mais il semblait difficile de savoir quoi.

Elle se disait, je vais aller la chercher, mais il  faut du temps et elle ne voulait pas ennuyer sa famille, ses enfants, et à côté, elle se disait, pourtant, un petit bol d’air lui ferait le plus grand bien à cette femme, à celle que ses enfants appelaient « Mémo » quand ils étaient petits.

Et c’est ainsi qu’elle est partie chercher Madame F.

L’avant-veille, elle avait pris soin de l’appeler, de lui téléphoner pour lui proposer de venir passer deux jours chez elle ; de lui annoncer qu’elle aimerait la prendre jeudi et jeudi elle est allée la chercher.

Trente minutes avant d’arriver devant l’immeuble de la dite Dame, elle l’a appelée.

  • « Oui, Bonjour Mémo, comment allez- vous ? Oui c’est moi, je viens vous chercher, vous vous souvenez ? »
  • «  Oh, bonjour Madame, c’est drôle ce que vous me dites, je pensais à vous ces jours ci. Oui, je pense à vous et souvent vous savez, je prie pour vous. Mais rien n’est prêt. Bon je me dépêche. Vous m’avez dit quoi ? »
  • « Je viens vous chercher, je suis dans le métro et j’arrive. Surtout vous restez dans votre chambre, quand je suis dans le bas de l’immeuble je vous appelle. »

Et c’est ainsi que sur ces derniers mots, elle a raccroché, tout en continuant son chemin.

Peu de temps s’est écoulé et elle était déjà en bas de l’immeuble. Un immeuble construit dans les années 50, un immeuble de 5 – 6 étages, appartenant à la ville de Paris, un immeuble avec des studios occupés par des personnes dites, « âgées » et dépourvues de moyens financiers.

A peine arrivée, elle a repris son téléphone et a appelé.

  • « Bonjour Mémo, c’est encore moi. Je suis arrivée. » 
  • « Déjà, vous avez fait vite. Je descends. »
  • « No stress, on a le temps. »

Puis alors qu’elle monte les quelques marches pour accéder à la porte d’entrée, elle voit des ouvriers sortir les bras chargés de planches et autres matériaux de construction.
Puis elle aperçoit la concierge et lui dit,

  • « Bonjour Madame, je viens chercher pour deux jours Madame F. »
  • « Ah, c’est vous la dame ? »,
  • « Oui, je suis Madame X »,
  • « Vous avez raté de peu, il y a la dame de la curatelle, elle vient de sortir. Ah on n’est pas d’accord vous savez, elle ne veut pas la placer, elle dit qu’elle peut rester là et qu’avec les plats apportés par la ville de Paris, cela suffit. Mais, vous allez bien voir ! Et il y a l’hygiène ! Vous verrez. Moi, je dis qu’il faut qu’elle aille dans une maison de retraite. Elle ne peut rester ici. Vous allez avoir. »

Pendant ce temps Madame F. arrivait à l’accueil.

  • « Bonjour Madame, oh, que je suis contente de vous voir. Rien n’est prêt, vous êtes arrivée trop vite, mais que je suis contente, contente. Elle, c’est une vieille bique, je vous le dis, une menteuse. Mais vous êtes fatiguée. Et les petits ? »

Et c’est ainsi qu’elle la rassure, qu’ensemble elles montent au 5ème étage où Madame F. loge.

Et dans l’ascenseur elle recommence sa litanie.

  • « Madame, je vous dis que c’est une voleuse, elle veut que je parte, elle veut mon appartement, je vous le dis. Et vous, vous l’aimez, vous lui parlez. Je vous dis, c’est une voleuse et une méchante. »

En arrivant dans le minuscule studio, qui est plus une chambre avec un coin cuisine, qu’un appartement, c’est la surprise. La pièce qui semblait petite lors de sa dernière visite, semble immense ; il ne reste plus qu’un lit, une console, une chaise, une table de cuisine et un petit meuble qui fait office de bibliothèque, de meuble de rangement.

Dans un mur, une penderie et quelques étagères sont encastrées, quelques vêtements les remplissent. Côté cuidine, un réfrigérateur avec à l’intérieur des plats individuels datés, des petits pains individuels eux aussi dans des sachets datés, des petites plaquettes de beurre, deux yaourts, une crème caramel, une crème au chocolat, deux kiwis, une plaque électrique, un évier et rien d’autre, tout semble désert, vide.

Ensemble, elles préparent le sac de voyage, oh pas grand-chose à mettre dedans, un vêtement de nuit, des affaires de toilette, un pull, de quoi partir deux jours.

Puis les deux femmes sortent, quittent l’immeuble.

  • « Oh, ce que vous êtes gentille, ce que vous êtes gentille, ici ils sont tous méchants, ce n’est pas possible. On ne peut rien dire. Et les petits comment vont-ils ? Ils travaillent bien à l’école ? Ils ont de bonnes notes ? Et le petit ? »
  • « Le petit il est grand maintenant, il est au lycée. Oui ils vont bien. Mais c’est vous l’importante. »

Et c’est ainsi que durant le trajet elles ont parlé, qu’elle lui a raconté, sa vie, ses souvenirs, tout, tout car tout était sujet à discuter?

En arrivant à la station de métro, la dame demande à Madame F. sa carte Navigo.

  • « Avez-vous votre carte Navigo ? »
  • « Non, je n’ai rien c’est la police qui a tout pris. Oui, le monsieur de la Police il a tout pris, mes papiers tout. »
  • « Mais ce n’est pas possible, on va voir au guichet de la RATP. »
  • « Tiens, c’est lui, je le reconnais, c’est lui qui a ma carte ».

L’homme de qui elle parle est un contrôleur. Le pauvre homme est interloqué et la femme qui accompagne Madame F. observant cette gêne, lui dit alors,

  • « Non, ne vous inquiétez pas, c’est Madame F., elle habite dans l’immeuble d’à côté. Elle a une carte Navigo mais il semble qu’elle soit égarée. Elle n’a plus aucun papier et dit que la police a pris ses papiers. Avec son nom, sa date de naissance,  vous allez la retrouver. En revanche, pourriez-vous lui refaire sa carte de transport s’il vous plaît ?
  • « Oui, bien sûr, il vous en coûtera 8 euros. ».
  • « Parfait répond la dame, voici la monnaie. »

Et c’est ainsi que les deux femmes sont reparties, bras dessus, bras dessous.

  • « Ah, ce que vous êtes forte vous, ah ce que vous êtes douée, et moi qui n’avais plus rien. Et qu’est-ce que je suis contente d’aller chez vous ! Oh, et je vais revoir les petits ! »
  • « Mais les petits ils ont grandi, ils sont plus grands que vous et moi ».

Et la journée s’est terminée comme elle avait commencé dans la joie et la bonne humeur. Le soir, puis le lendemain, puis les jours qui ont suivi.

Madame F. est restée quelques jours, quelques jours de changement. Durant quelques jours elle a été entourée des uns et des autres, elle les a revu arriver, passer, partir, revenir. Pendant ces quelques jours ils ont tous beaucoup ris.

L’amie a pu prendre contact avec la personne en charge de la curatelle, a pris des rendez-vous chez l’ophtalmologiste, chez le dentiste et telles une mère et sa fille, elles sont allées de rendez-vous en rendez-vous.

Il n’est plus question que Madame F. parte de son studio, enfin pour l’instant. De temps à autre une femme de ménage va passer la voir, s’occuper de son linge.

Ah la vieillesse !

La vieillesse pour les peintres ce peut-être,

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« Le Père de l’Artiste lisant l’Evènement » 1866

Paul Cézanne (1839 – 1906 – National Gallery of Art – Washington

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« Le Vieux Musicien » – 1862

Edouard Manet (1832 -1883)

Et la vieillesse chez les écrivains et poètes, ce peut-être,

« Quarante ans, c’est la vieillesse de la jeunesse, mais cinquante ans, c’est la jeunesse de la vieillesse. »

Victor Hugo (1802 – 1885)

 « La jeunesse veut l’espace ; la vieillesse le temps. »

Jean Nohain – Avocat, journaliste, auteur français (1900 – 1981)

« A la Marquise »

Marquise, si mon visage
A quelques traits un peu vieux,
Souvenez-vous qu’à mon âge
Vous ne vaudrez guère mieux.

Le temps aux plus belles choses
Se plaît à faire un affront,
Et saura faner vos roses
Comme il a ridé mon front.

Le même cours des planètes
Règle nos jours et nos nuits
On m’a vu ce que vous êtes;
Vous serez ce que je suis.

Cependant j’ai quelques charmes
Qui sont assez éclatants
Pour n’avoir pas trop d’alarmes
De ces ravages du temps.

Vous en avez qu’on adore;
Mais ceux que vous méprisez
Pourraient bien durer encore
Quand ceux-là seront usés.

Ils pourront sauver la gloire
Des yeux qui me semblent doux,
Et dans mille ans faire croire
Ce qu’il me plaira de vous.

Chez cette race nouvelle,
Où j’aurai quelque crédit,
Vous ne passerez pour belle
Qu’autant que je l’aurai dit.

Pensez-y, belle marquise.
Quoiqu’un grison fasse effroi,
Il vaut bien qu’on le courtise
Quand il est fait comme moi.

Pierre Corneille ou le Grand Corneille (1606 – 1684)

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